Démarche

Depuis quelques années, je peins des scènes de jeux d’enfants symbolisant les rapports de domination entre les Hommes. J’ai peint des cowboys, des chevaliers, des princesses, des pirates, des super-héros… Tous ces récits, sortis du contexte ludique et fantastique, prennent pourtant leurs racines dans les périodes les plus obscures et violentes de l’Histoire. Inconsciemment, les enfants s’initient très vite aux rapports de domination, à ce concept manichéen du « Bien contre le Mal », à la peur, à l’Histoire, à des questions politiques.

J’attache beaucoup d’importance à la représentation, qui en deviendrait parfois volontairement grotesque puisque mes tableaux sont des collages ou des faux-semblants. Chaque figure provient de temps et d’espaces différents : morceaux d’images glanées sur le net ou de photos personnelles, objets empruntés dans le coffre à jouet ou fabriqués pour être peints d’après nature. Tous ces éléments sont mêlés dans le tableau créant des relations improbables qu’il faut hiérarchiser par la peinture. Ces scènes représentées paraissent réalistes, mais ne sont que subterfuge et fabrication, comme des pièges visuels où j’aime tomber pour questionner le rôle et le pouvoir attractif d’une image. Ce choix du détail, ce réalisme implique un temps de faire, de labeur. Cela me permet de penser et de pénétrer plus profondément dans l’image et la matière.

Je rapproche ces objets ludiques (costumes, ballon, figurines, modèles réduits…) aux (en)jeux économiques actuels. Ce filtre doux et sucré du jeu devient grinçant et acide, lorsque des enfants s’amusent à convoyer un baril et ce qui reste d’une statue mésopotamienne millénaire sous l’œil pourtant averti d’un drone acheté dans un magasin de jouets (Le Convoi, 2016). Ces enfants sont une métaphore d’un système économique tout aussi inconscient et immature qui avancerait ses pions pour contrôler de nouveaux territoires. L’enfance, séduisante, est utilisée de manière symbolique comme adulte en devenir. Je confronte ce futur, fragile et incertain, à cette Histoire dont on ne sait que faire, entre boucheries et géopolitique, entre horreur et aversion pouvant être engendrée par notre société contemporaine derrière cette façade apparemment bien peinte et rutilante.

CR


Entretien "JOUER!", mars 2015, Conservatoire des Arts de Montigny-Le-Bretonneux

Parfois provocantes, ses oeuvres permettent au public de se plonger dans une métaphore de la violence humaine à travers les jeux des enfants. Au Conservatoire des arts de Montigny, Clément Reinaud nous présentera ainsi un travail troublant et passionnant qui ne laissera personne indifférent. Pour mieux comprendre ses peintures, son parcours, son univers et ses motivations, nous avons rencontré ce jeune artiste francilien (94) de 30 ans.

L’ignymontain : Quel parcours vous a amené à devenir artiste peintre?

Clément Reinaud : Bizarrement, je ne me suis réellement intéressé à l’art qu’après le lycée. Auparavant, je n’avais jamais pris de cours de dessin. Dessiner était un hobby mais pas plus. J’ai intégré une école d’art à Strasbourg après le baccalauréat, d’abord en communication graphique. Au sein de cette école, la pratique quotidienne de la peinture en atelier n’est venue que plus tard. J’en suis finalement sorti avec mon diplôme sous le bras en 2008. Depuis, l’art est donc devenu mon métier, en tant qu’artiste mais également en tant qu’enseignant.

Comment avez-vous connu Montigny et son Conservatoire des Arts ?

A l’occasion d’une formation, j’ai rencontré Julien Sirven, un enseignant du Conservatoire des arts de Montigny. Après avoir échangé sur nos travaux respectifs, il m’a proposé de venir exposer à Montigny.

Comment décririez-vous le thème de cette exposition ?

Depuis maintenant 4 ans, mon travail tourne beaucoup autour de l’enfant. À travers cet être humain à l’état brut, je peux aborder certains sujets de manière directe. Composée d’une quinzaine d’oeuvres grand format, cette exposition porte ainsi essentiellement sur la métaphore que peuvent représenter les jeux des enfants par rapport aux déviances de l’être humain. À titre d’exemple, les enfants jouent aux cowboys et aux indiens ou aux chevaliers alors que ce sont des personnages qui représentent des périodes très violentes de l’histoire de l’humanité. De même, le rapport dominant/dominé est souvent très présent dans leurs jeux. Je cherche donc à illustrer ce décalage entre la vision qu’ont les enfants de leurs jeux et la violence auxquels ces jeux se rapportent.

D’où vous est venue cette inspiration ?

Mon travail naît souvent de l’observation d’objets ou de différentes scènes et situations. Sur ce thème précis, ce sont mes enfants qui m’ont amené à me questionner, notamment lorsqu’ils ont souhaité que je leur offre des pistolets pour jouer entre eux.